Jacques Combet / Peintre-Graveur

Un art pour toute une vie, la “taille-douce”

par Alain Combet

1993

30 juin 1993. Le soleil darde ses rayons dans l’atelier de la rue Mazarine. Les tables de travail font face aux fenêtres afin de bénéficier d’un éclairagenaturel. Nous réglons, mon père et moi, les derniers détails de mon départ.Depuis plusieurs années, il prend ses vacances au mois d’août et je suis un“juilletiste”. Dans la profession, passer à l’autre les consignes nécessaires aubon fonctionnement de ses travaux pendant son absence, nous nommons cela un“testament”! J’aurais dû me méfier...

Sur sa planche à dessin, la maquette du futur timbre sur Bastia éclate de millecouleurs mises en valeur par le soleil. Les impératifs techniques de la “taille douce “ ne donneront pas le mêmerendu. J’y jette un dernier coup d’oeil, j’embrasse mon père, je pars joyeux versla mer, les plages... je n’imagine pas que je viens, pour la dernière fois, de levoir peindre, de le voir tout court.

Nous nous appelons plusieurs fois pendant ces deux premières semaines dejuillet pour échanger nos impressions sur les travaux en cours. Le 12 juillet, lorsd’un de ces appels téléphoniques, mon père se plaint de douleurs au ventre etm’annonce qu’un de ses amis médecin doit l’examiner à la clinique lelendemain. Je l’ai quitté en pleine santé et je n’ai pas remarqué de changement dans seshabitudes de vie, je suis inquiet, mais sans plus. Nous travaillons ensemble depuis plus de vingt ans, nous nous retrouvonschaque matin à huit heures, déjeunons ensemble, travaillons sur les mêmesprojets jusqu’à six heures ou plus le soir, non ! je n’ai rien remarqué.

Le lendemain, j’attends vers midi à la poste régionale d’une petite île deMéditerranée que la seule cabine téléphonique se libère. Je réussis enfin à joindre la clinique, demande sa chambre... Une infirmière transfère mon appel vers un chirurgien qui m’apprend que monpère vit avec un cancer depuis très longtemps et que celui-ci, généralisé, aatteint les intestins, que son état est très grave. J’ai la tête qui tourne, j’ai l’impression de rêver ou plus exactement de faire leplus horrible cauchemar de ma vie. Il me faut rejoindre d’urgence Paris. Je dois rentrer sur le continent. Trouver uneplace d’avion...

Nous décollerons ma femme et moi, le 14 juillet au matin vers 9 heures.Nos enfants, en vacances dans la même région, viennent nous chercherau port pour nous conduire à l’aéroport. Mon épouse, malgré notreplanning horaire très serré, veut absolument téléphoner à la cliniqueavant d’embarquer.

J’attends dans la voiture. Lorsqu’elle revient, sur son visage, le pire estpeint... le silence est de mise. Hyères-Aéroport, écroulé, mon chien surles genoux, je m’endors dès le décollage. Première étape, la morgue del’hôpital... j’en ressors serrant contre moi un sac contenant ses affairespersonnelles. 14 juillet, le soleil ne brille plus pour le moment.

Quelques jours plus tard, l’église de Combs-la-Ville est remplied’hommes, de femmes et de fleurs. Un cousin de mon épouse murmure: “Il devait être très aimé cet homme pour qu’il y ait tant de monde...

Son éternelle bonne humeur et la qualité de son écoute ne pouvaientque le faire apprécier de tous.

J’ai passé tant de temps à ses côtés, dix heures par jour pendant vingtans, les samedis chez l’un et les dimanches chez l’autre... Combien de jours, combien d’heures? Et cette maquette de Bastia quiattend...

La Corse.

Un jour, mon père y achète une petite maison, une grande pièce surmontée d’une vaste terrasse offrant, du haut des collines, une imprenable vue sur la mer d’où il peut peindre à l’aquarelle des paysages enchantés. Il va passer là ses vacances et parfois, certaines années, dans l’urgence de ses créations philatéliques ou numismatiques, il y emporte avec lui ses burins, sa loupe, et quelques petits matériels nécessaires à son activité. Ce département lui inspirera la plus grande partie de ses aquarelles, qu’il peindra à grands coups de pinceaux, peut-être afin de se dégourdir les membres qui, pendant l’année, sont restés accrochés aux outils du graveur et aux poinçons.

Bastia, Ajaccio, Île Rousse

Mon père travaillait pour une grande “Major” du disque. De trajets Paris-Ajaccio pour rencontrer Tino Rossi et lui présenter des projets de pochettes de disques 33 tours, aux heures d’attente à visiter les alentours, il tombe amoureux de ces paysages écorchés aux mille couleurs chatoyantes et contrastées.

Plusieurs années de suite nous y passons des vacances, mon père, ma mère et moi. D’Ajaccio à Propriano, dans le golfe du Valinco, il n’y a qu’un pas, plus exactement qu’un coup de rame.

À l’aide d’eau et de couleurs, des bleus des mers à ceux des cieux, des bruns des roches et de la terre sèche sous le lumineux soleil, il sublime les paysages de cette île. Corse, où il rencontra d’autres artistes dont certains maniaient eux aussi le burin à des fins beaucoup plus personnelles. Il aura une fois, assis à la terrasse d’un café, face à la mer, discuté sans qu’on ne l’ait prévenu avec un “vrai” faussaire. C’est là aussi qu’il commencera vers 50 ans une initiation à l’aviation. Brevet de pilote privé en poche, il visite les sites artistiques italiens, à un coup d’aile de l’île. L’hiver, il vole dans les Alpes à la recherche de paysages, d’animaux, tels ces aigles perchés en haut d’aiguilles rocheuses, et qui ne font que baisser la tête au passage de ce cousin de bois, de fer et de toile. Sa passion de l’aviation vient-elle de sa première gravure pour les timbres : Le cadre du 1000 francs Poste aérienne de 1950 ?

Le timbre-poste

En 1950, M. Albert Decaris lui propose de graver l’entourage de son timbre sur la poste aéronautique, un cartouche aux arabesques harmonieuses et aux détails compliqués.

M. Decaris fut si satisfait qu’il demanda à ce que Jacques Combet signe avec lui le poinçon. Il déclare alors : “C’est un graveur remarquable, connaissant à fond son métier, et il est agréable pour nous, qui sommes déjà avancés dans la carrière, de voir qu’un jeune continue cette tradition de science et de conscience qui a toujours caractérisé l’école de gravure française.”

M. Serre lui confie en 1951, en accord avec les services philatéliques de la poste, la gravure de sa maquette sur la vignette “2 francs” de la série Année Sainte de Monaco. Il faut attendre 1958 pour voir son premier timbre réalisé seul, dessin et gravure, pour le “35 francs” Berthollet et la série des villes sinistrées : Maubeuge, Sète, Saint-Dié, Le Havre. Le style, sa hardiesse dans le trait et la couleur séduisent le public et les philatélistes. Ces quatre timbres qui représentent des villes reconstruites sont dessinés dans un esprit résolument moderne s’appuyant sur les lignes droites et graphiques de l’architecture de cette époque. Les couleurs employées, vives, mettent en valeur ces lignes.

Le maire de Maubeuge déclare, après avoir vu la maquette qui célébrait la reconstruction de sa ville : ”Vous avez bien compris ce qu’était Maubeuge, le respect de la Vieille Porte, les constructions nouvelles, la grande tour-église, quelques fleurs et un fond de cheminées... que l’on distingue quand même. Je me réjouis que, pour vos débuts, vous fassiez la série des villes sinistrées. Votre nom s’inscrira ainsi pour l’avenir et ce sera Maubeuge un peu votre piédestal.” Il s’en suit alors plus de 1 300 timbres qu’il dessine et grave, ou grave seulement, sur des thèmes d’autres artistes. Mais quel chemin suivre pour atteindre cette maîtrise du burin ?

“Estienne”

Jacques Combet, adolescent, collectionne les timbres-poste. Mais, très rapidement, son rêve n’est plus de les collectionner mais de les dessiner, de les graver. Peut être tient-il cet amour de l’art de son grand-père maternel, peintre amateur qui en bord de mer, du côté de la Bretagne, essayait de saisir l’instant fugace d’une vague se brisant sur la grève.

Il termine ses études secondaires puis s'inscrit et passe le concours de l'École Estienne, école de la ville de Paris qui forme ses élèves aux métiers artistiques du livre. Il réussit le concours et étudie là, vous l’aurez deviné, la gravure en taille-douce. Ses professeurs sont MM. Pierre Mercier qui lui enseigne l’art de la “Lettre” et Raoul Serres l’art de la “Vignette”. Tous deux sont biens connus dans les milieux philatéliques. Pendant quatre ans, les cours de dessin (dessin d’art, dessin décoratif, dessin calligraphique) et le maniement du burin l'après-midi, succèdent aux cours d'histoire de l'art et aux cours généraux du matin. Comme le veut la tradition de l’école, il passe en revue, semaine après semaine, les autres métiers ayant un rapport avec “Le Livre” et l’art : gravure en relief, dorure, reliure, dessin et gravure lithographique, typographie, linotypie, photographie, photogravure, impression... Sous les observations et les conseils de ses maîtres d’atelier, il apprend son métier de jour en jour.

Sorti de l'école parmi les premiers, il se perfectionne encore à l’École nationale supérieure des beaux-arts, suit des cours de dessin dans différentes académies dont celle du Montparnasse...

En 1937, il trouve un emploi comme apprenti dans un petit atelier degravure du Quartier Latin. Son maître d’apprentissage, M. Vavasseur, graveur-cartographe l’aide àse perfectionner. Il travaille pour le ministère de la Marine, place de laConcorde et grave les cartes marines où minutie, précision, délicatesseet très grand souci du détail permettent, consultées en mer, d'éviter lesécueils et de sauver la vie de nombreux marins.

Il aime son travail, la gravure, cherche à se perfectionner et, si sesœuvres personnelles ne sont pas encore très nombreuses, ellestémoignent d’un réel talent, telle cette gravure au burin de Saint-Germain-des-Prés, ou ce portrait de Chagal, criant de vérité, et d’autresencore. Il a son propre style mais n’hésite pas à mettre son talent degraveur au service d’artistes voulant éditer des livres imprimés en taille-douce : Dali, Léonor Fini, Bellmer, Fujita..Mon père confiait à un journaliste: “J’ai gravé pas mal de Léonor Fini,quelques Dali... Le plus important, je pense, c’est Fujita. Il y avait vingt-sept planches de gravure à exécuter, et donc, j’ai fait vingt-sept dessinsd’après des calques tout à fait élaborés de M. Fujita. Il avait trouvé lespremières planches excellentes, alors j’en ai profité pour me donner àfond...

Il reprenait les calques originaux de l’artiste et les remodelait, avecl’accord de celui-ci, afin de les optimiser aux contraintes du burin. Ilaimait beaucoup cet artiste dont le trait est très graphique et pur.Quelques années plus tard, il illustra un document philatélique sur lesJeux d’Hiver au Japon en s’inspirant de Fujita. Par deux fois, des portraits de Japonaises, traités dans le même style,ont orné à ma plus grande joie mes briquets (petites têtes de cinqmillimètres au carré).

“Ensuite, j’ai travaillé pour Madame Léonor Fini... elle était très attachée au détail. Il fallait que ce soit exactement son dessin. C’est un autre travail, là c’est du burin, mais beaucoup plus fin, beaucoup plus joli. Le travail de Léonor Fini est tellement fin et délicat que c’est extrêmement difficile.”

Le burin

La gravure en taille-douce qui est enseignée à l’École Estienne est un art difficile qui consiste, à l’aide d’un burin (outil essentiel et quasiment unique du graveur) à enlever des copeaux de métal sur une planche de cuivre ou un bloc d’acier pour les timbres-poste. À l’impression de cette planche, l’encre, qui se dépose dans les creux ainsi réalisés, est ensuite reportée sur la feuille de papier à imprimer.

Détaillons la méthode. Une tige métallique de section carrée ou losange est affûtée sur ses ventres et sur sa tête en biseau, puis légèrement courbée. L’artiste l’emmanche dans une poire de bois. La poire de bois, en général du poirier, se loge au creux de la main, le pouce et l’index tenant la base de la tige métallique. Poussant son outil, le graveur, qui a auparavant dessiné son sujet sur la plaque de métal, enlève par petits traits, que l’on appelle des tailles, des morceaux de métal plus ou moins fins, plus ou moins profonds, droits ou courbes, courts ou longs. Ce sont ces tailles qui, plus tard, emplies d’encre, imprimeront le dessin sur le papier. Il existe de nombreux burins. Tous du même aspect pour un néophyte, ils peuvent être de section carrée, losange plus ou moins prononcé, de section d’un à trois millimètres ayant tous, selon les cas, la tâche de faire des tailles fines ou, au contraire, grasses. Certains d’entre eux ont leur tranchant aplati, formant une cinquième face plus ou moins large. On les nomme échoppes et servent généralement au lettrage. Des tiges d’acier affûtées en forme de pointe et emmanchées, elles aussi, servent à faire des pointillés donnant un velouté à certaines gravures. Un grattoir enlève les barbes de métal qui ne se sont pas détachées de la planche de métal et un brunissoir permet “d’effacer“ les rayures et les petits dérapages. Une annexe détaillée des outils et termes de gravure complète ces explications et se trouve en fin d’ouvrage.

L’exposition

En 2003, la Société Philatélique de Mennecy me contacte pour me proposer d’aider à la création d’une exposition sur la gravure ayant, pour sujet principal, mon père et ses oeuvres. Cette exposition s’est déroulée au Parc de Villeroy du 24 janvier au 1er février 2004.

Annoncée depuis le 28 octobre par une flamme philatélique mise en place par la Poste de Mennecy, les Menneçois purent y voir, outre les outils incontournables du graveur, des planches de cuivre gravées de périodes s’étalant de Napoléon 1er à nos jours, dont des planches de Léonor Fini. On put y voir aussi de nombreux tirages de gravures d’après Fujita, Bellmer, Léonor Fini ainsi que de nombreux artistes, amis de Jacques Combet. Pour compléter ce tour d’horizon sur la gravure, les organisateurs exposèrent une de ses collections de documents philatéliques, complétée par des collections particulières sur le thème du timbre-poste, quelques épreuves et spécimens de billets de banque gravés par mon père pour de nombreux pays du monde comme l’Algérie ou la Tunisie et la France dont les Territoires et Départements d’Outre-Mer.

Toutes ces gravures nécessitent une parfaite notion de la miniature car exécutées à l’échelle finale. Elles sont réalisées sur du cuivre, un métal très utilisé, choisi pour sa texture plus malléable que l’acier, qui lui, est presque essentiellement utilisé pour les “blocs” de timbres-poste. En deux mots, le burin se tient dans le creux de la main. La paume donne la poussée, les doigts dirigent. Posons l’index près de la pointe. Les autres doigts retiennent la lame. Ils doivent s’effacer pour ne pas dépasser le plan de l’outil. La plaque de cuivre est maintenue par l’autre main. Pour les tailles courbes, il faut faire pivoter la planche de cuivre sur un disque de bois. La main qui tient le burin doit rester immobile. Des plus claires aux plus foncées, les valeurs sont obtenues par le jeu des tailles, plus ou moins rapprochées, croisées et re-croisées. Simple ! Comme décrit précédemment cet outil d'acier, petite lame à section carrée ou losangée, va, à la force du poignet du graveur, créer un sillon en forme de V, entraînant un petit copeau de cuivre à la pointe de l'outil mais ne laissant, en principe, sur ses bords ni bavure, ni barbe. D'une profondeur variable selon la pression de la main, le trait donnera à l'impression une image précise et nuancée d'une grande pureté.

Pour affûter l’outil (celui-ci bien affûté est gage de réussite), maintenir le burin bien à plat sur la pierre à huile. Polir la surface du burin par un mouvement de va-et-vient dans le sens de la longueur sur la pierre. Supprimer les barbes d’acier aux angles par un affûtage léger des faces externes du burin posées à plat sur la pierre et sur toute leur longueur. Un burin bien affûté pique l’ongle si vous laissez retomber sa pointe sur celui-ci. Si la pointe glisse sur l’ongle, il faut recommencer l’affûtage. Puis, en finale, la planche poncée, aciérée dans le cas de tirages importants pour la rendre plus solide, est encrée par le taille-doucier (imprimeur en taille-douce). L’encre se dépose dans les sillons qui forment le dessin. Avec délicatesse, il faut nettoyer la plaque, essuyer et enlever l’encre qui reste à sa surface. Seules les tailles conservent l’encre. La planche, légèrement chauffée pour ramollir l’encre est positionnée sur la presse. Le papier choisi a été placé dans une grande cuvette d’eau afin qu’il ramollisse. Il est placé sur la planche de cuivre puis on recouvre le tout d’un lange de feutrine épais. La presse, manuelle ou électrique, entraîne sous ses rouleaux l’assemblage décrit précédemment. Sous l’effet de la pression, le “lange” pousse le papier malléable dans les creux et la couleur est imprimée sur la feuille. On détache alors celle-ci de la plaque de cuivre puis, entre deux buvards, le papier est pressé plusieurs jours.

Les premiers tirages permettent au graveur de retoucher au besoin son dessin jusqu’au moment où il juge sa gravure totalement dans l’esprit de sa création. L’usage veut ensuite que l’on “tire” des épreuves numérotées, souvent sur des papiers différents. Ainsi peut on voir “1/50 sur papier Arche” ou “1/25 sur papier Chiffon”. Ensuite, afin d’éviter d’éventuels faux, la plaque est rayée profondément.

Des planches d’époque représentant Napoléon 1er ont ainsi été rachetées par mon père puis restaurées afin d’obtenir des impressions introuvables. Dans ce cas, il est noté sur l’épreuve imprimée qu’il s'agit d’un retirage après restauration.

Le graveur

Qui donc est cet homme au talent reconnu et aux mains si agiles ? Né le 13 novembre 1920 à Nîmes dans le Gard, il grandit entre cette belle ville et Moussac où résident ses grands-parents. Là, avec son frère aîné qui malheureusement décédera d’une pneumonie après une partie de football, se déroule une enfance bercée par la nature, les cultures de melon et les pièces de théâtre. La télévision n’existant pas, la famille fait partie d’une troupe de théâtre amateur. Le petit Jacques joue le rôle de l'élève “tronche bobine” dans une pièce de Monsieur Pagnol. Est-ce là le début d’une carrière artistique ?... Il fait ses études primaires dans la région de Nîmes et participe aux fêtes, les “ferias”. Pourtant son père et sa mère décident de “monter à Paris” afin d'améliorer leur situation. La famille se retrouve donc dans un immeuble de la rue Daumesnil, à deux pas de la mairie et de l’école publique. Sa mère, le matin,part pour Melun où elle occupe un poste de téléphoniste à la poste centrale. Elle répond aux demandes des abonnés, les mettant en liaison avec le numéro demandé, ceci manuellement. Son père travaille à la gare de Paris-Lyon, au PLM, ligne de train de nuit reliant Paris à Vintimille en passant par Laroche-Migennes, premier arrêt pour remplir le tender de charbon et la chaudière de la machine d’eau. Pendant ce temps Jacques, après ses devoirs, remplit des petits carnets de dessins. En grandissant, il collectionne les timbres-poste, s’inscrit dans des cours de dessin d’art. Il se sent une âme d’artiste, rêve de l’École Estienne. Ses parents l’y inscrivent à la sortie de ses études secondaires. Accepté après un concours, il est très vite pris par ce merveilleux métier qu’il découvre. Il devient un bon dessinateur et bientôt ce n’est plus sa collection de timbres qui l’intéresse mais la possibilité de les dessiner, de les graver.

C’est sa grande tâche à venir. Les années d’études passent. À la sortie de cette école qui en a fait un solide graveur, il parfait son art et la délicatesse du trait de burin en gravant sans cesse, professionnellement ou pour son propre compte. Ainsi, pendant de nombreuses années, il travaille à cette table de graveur en bois massif dont le plateau est échancré afin de pouvoir appuyer ses avant-bras. Il s’inspire des monuments de son quartier dont cette superbe épreuve de l'église Saint-Germain-des-Prés précédemment citée, des paysages de neige bien adaptés au noir et blanc de la gravure à l'eau-forte. Il ne néglige en rien le dessin, la peinture à l’huile,les crayons, les craies à l’huile...et... l’aquarelle, un art où il excelle avec des marines de Bretagne ou de Corse. Ses dessins en couleurs, de toute beauté, vont lui permettre, plus tard, grâce à ces techniques, de confectionner les maquettes des sujets que lui proposeront les services philatéliques de la Poste. 1958 voit la sortie de son premier timbre (dessin et gravure). Il déclarera plus tard au journal Le Monde des Philatélistes: “Ah oui, Berthollet dans la série des savants... il n’était pas si joli, je dois le reconnaître, quand je vois ce que je fais maintenant... Techniquement parlant, il était affreux,il est affreux...”

Pourtant, pendant des années, il sera sollicité pour dessiner, graver des sujets divers pour les Postes : des portraits de personnages célèbres, des illustrations sur les villes, des paysages, sans compter les animaux dont un lui tient à cœur : “Justement, j’ai fait “mon” chien, mon Briard qui est mort à présent, je l’ai fait pour Monaco.” Il déclare aussi : “dans la nature il y a beaucoup de sujets. Il en est certains qui me plairaient beaucoup. ” Bien sûr, la campagne lui plaît infiniment, Paris lui pèse.

Mennecy /Paris /Mennecy

Il se met à la recherche d'une demeure au calme et, en 1972, s’installe à Mennecy. Très vite, il goûte aux bonheurs du jardin. Bien souvent il me laisse seul au bureau où nous travaillons ensemble, en plein Paris, au Quartier Latin, rue Mazarine. Mon père prend alors ses burins, son bloc de “timbre”en cours de réalisation et se réfugie dans son jardin, grave quelques poignées de minutes, avise une bêche, un râteau et... fin de l’art du graveur, bonjour Monsieur le Jardinier. Qui ne l’a pas croisé,par beau temps comme en hiver, en short, occupé à soigner ses plantes, ses fleurs, ses bouleaux qu'il avait plantés généreusement sur une partie de son terrain, son Briard à ses côtés. Pourtant, rue Mazarine, la concentration certaines semaines n’est pas de mise. Les journaux philatéliques envoient régulièrement leurs journalistes pour prendre la température du marché et peut-être entrevoir les prochaines parutions.

Il n’y a pas de problème, tout se déroule devant son bureau, très cordialement. La tempête, je l'ai vue trois ou quatre fois, c’est l’ORTF, Télévision Française avec l’incontournable Jacqueline Caurat et son émission Télé-Philatélie. La veille au soir, la rue Mazarine est investie par les camions transportant caméras, matériels d’éclairage... Le lendemain, dès l’aube, des techniciens installent les câbles qui courent, tels de longs serpents,dans les escaliers jusqu'au 3e étage.

Certains montent sur la façade de l'immeuble, raccordent les matériels à un énorme groupe électrogène qui ronronne sur un camion garé dans la rue. Le carrefour de Buci est en ébullition, non à cause de l'interview mais parce que la fluidité du quartier laisse à désirer. La ruche bourdonne, les techniciens s'affairent, les caméras se braquent sur les protagonistes. “Silence on tourne !” Magique, silence parfait... ” Jacques Combet, vous venez de graver pour la France...” La question est posée, la réponse vient, pas assez claire. Prise numéro 1 deuxième... Prise numéro 30 troisième... Pendant toute une journée alternent le silence et la course bruyante des techniciens.Quand le calme revient, en fin de soirée, mon père soupire. A-t-il bien répondu aux questions ? Il lui faudra attendre le dimanche suivant pour être soulagé. Devant le petit écran la famille regarde attentivement les trois minutes d’interview retenues pour cette émission. Dommage ! pas de magnétoscope à l’époque... Le temps passe... De timbres en timbres, de Salons d’automne en récompenses, je m’imprègne du travail de mon père. Pendant ses absences, il se déplace souvent pour prendre des photos ou dessiner les croquis des sujets qu’il doit illustrer, certaines documentations étant difficiles à trouver. Je me penche sur une gravure en cours qui attend sous la loupe binoculaire. Je ferais bien ce genre de métier... Voilà : école de préparation aux Beaux-Arts, École Estienne. Trois ans de gravure. Mon père me laisse avec mes professeurs MM. Cottet et Forget, bien connus, eux aussi, des milieux philatéliques. Philatélie et gravure était à l’époque extrêmement liées. J’y côtoie d’autres élèves qui, selon l'avancement de leurs études, souhaitent voir comment travaille Jacques Combet. Les plus âgés, qui vont bientôt quitter l’école, désirent passer quelque temps au studio de gravure pour se perfectionner. Le graveur qui aime son art souhaite former de jeunes artistes. Plusieurs d’entre eux passent quelque temps rue Mazarine. Mais ce métier est en déclin, déjà des techniques modernes le mettent à mal. À la question d’un journaliste qui avait appris que mon père dirigeait aussi un studio de publicité, il répond : “Je suis passé à la publicité parce que le travail de gravure des timbres-poste a beaucoup diminué et des billets de banque, on n’en fait pas tous les jours. Il fallait donc compenser un peu ce manque à gagner, j’ai donc commencé ce métier de graphiste”. Voilà, ma voie change. Je me dirige plus vers le graphisme que vers la gravure. Pourtant mon père me confie régulièrement quelques travaux de taille-douce et, quand il a le dos tourné, je prends son burin pour terminer un lettrage “Poste Française” ou la valeur faciale, une ombre ou un fond. Il n’est pas dupe et me prodigue ses conseils.

D’années en années, les timbres et les sujets de ceux-ci défilent sous mes yeux et ses mains. À la fin de sa “carrière”, il aura dessiné, gravé, ou les deux ensemble, plus de 1 300 timbres pour la France, Monaco et les pays étrangers. La maîtrise de son art est récompensée par de nombreuses coupes et médailles couronnant une œuvre, un style. La France lui décerne la décoration de chevalier de l'Ordre national du Mérite et, plus tard, des Arts et des Lettres. Il suit aussi la réalisation de ses œuvres et se déplace aux ateliers du timbre à Perigueux (précédemment boulevard Brune) : “nous prenons nos burins et, s’il y a de petites retouches à faire, nous les faisons... On ne peut pas confier le travail d’un graveur à un autre graveur. À moins d’avoir une grande confiance, mais il vaut mieux quand même finir son travail.”...“ Je n’ai jamais douté de la parfaite compétence des services intéressés et ces réalisations me plaisent infiniment. Je suis plus inquiet pour moi, partagé entre la joie de voir mon œuvre se concrétiser et l’angoisse de ne pas être à la hauteur de ma tâche...” Il aimait les compositions assez modernes, sans tomber dans l’abstrait car,disait-il : “un timbre doit avant tout être lisible”. Son rêve était de composer un sujet avec un coq gaulois, très stylisé, de lignes pures, fier et noble avec, en jeu de fond, une synthèse des richesses de la France : agriculture, métallurgie, bassins houillers, barrages, chantiers navals... Pourtant, il n'hésitait pas à regretter les nombreux lettrages qui figurent dans un timbre : République Française, Poste, valeur faciale, “tout cela prend le tiers du timbre, il ne reste pas beaucoup de place pour s’exprimer. Je suis à la limite contre trop de lettrage, je suis très gêné parles textes... !” Pourtant on lui confia la gravure de l'appel du 18 juin 1940 où figurait le texte de la proclamation du général de Gaulle. Était-ce une facétie du hasard ? Il voyait l’avenir de la gravure en taille-douce morose : “on conservera peut-être quand même les timbres commémoratifs en taille-douce mais les autres seront des autocollants distribués par des machines ! J’espère qu’en France, on va quand même sauver les quarante petits timbres qui sont gravés. Pour la France, c’est un joli travail par rapport à certains pays.”

Il exposait peu, seulement à l’occasion des salons philatéliques et dans les environs de son “village”, (ainsi appelait-il Mennecy), où il exposait ses aquarelles.

Il avait consacré cinquante trois ans de sa vie à la gravure. Laissons-le conclure d’une phrase extraite de l’une de ses interviews : “Un timbre, outre les qualités artistiques qui lui sont nécessaires, qualités auxquelles concourent style, dessin et lettres harmonieusement fondus, doit instruire ceux qui le regardent, leur donner envie de mieux connaître le personnage, le paysage ou telle réalisation technique qu'il représente. C’est aussi un messager qui, à l’étranger, doit faire aimer la France ; il faut donc qu'il soit fidèle à son sujet et il ne souffre pas la médiocrité.”

Quelques termes à retenir pour une meilleure compréhension :

ACIÉRAGE

Dépôt par galvanoplastie d'une mince pellicule d'acier sur un cuivre gravé pour le rendre plus dur.

BARBE

Copeau de cuivre soulevé de chaque côté du trait creusé par l'outil.

BISEAUX

Bords de la plaque de métal limés en biais de façon à faciliter le passage sous presse et éviter la déchirure du papier.

BRUNISSOIR

Outil en acier à lame arrondie et polie permettant d'effacer par écrasement les rayures et les accidents de travail. On ajoute souvent quelques gouttes d'huile minérale pour ne pas rayer la planche.

BURIN

Lame d'acier trempé sectionnée en biseau et emmanchée dans une poire de bois. Il existe des burins carrés et losangiques.

CONTRE-TAILLE

Trait qui croise une autre taille.

COUVERTURE

Protection par un vernis des parties du cuivre qui ne doivent pas être mordues par l'acide.

CREVÉ

Accident produit par une morsure violente sur des traits trop rapprochés.

CUVETTE (COUP DE PLANCHE)

Empreinte laissée par la plaque métallique dans le papier. Elle est palpable aux doigts.

GRATTOIR

Outil à lame triangulaire aiguisée permettant de racler le cuivre pour enlever les barbes.

EAU-FORTE

Terme primitif désignant l'acide, puis s'étend à la technique de morsure d'une plaque gravée et à son résultat (estampe).

ÉCHOPPE

Burin ayant un méplat sur la partie aiguisée de la lame permettant un trait plus large.

ÉPREUVE

Impression obtenue après un passage sous la presse.

ÉPREUVE D'ÉTAT

Tirée en cours de travail pour vérification et pour déterminer la suite des opérations jusqu'à l'achèvement.

FILIGRANE

Marque transparente laissée dans le papier par un fil en laiton.

MORSURE

Action d'attaquer le métal avec un acide.

POINTE SÈCHE

Le graveur s'exprime avec une pointe d'acier ou de diamant employée à même le métal.

POUPÉE

Utilisée pour l'encrage, petit tampon servant à déposer l'encre au fond des tailles ou pour la faire remonter au bord du sillon.

VERNIS MOU

Vernis gras permettant de reporter, par la pression du cuivre, un dessin au crayon ou des empreintes de structures.

ROULETTE

Petit disque d'acier muni de plusieurs rangées de pointes régulières ; elle provoque des traînées grenues directement sur le métal.

TAILLE

Sillon tracé en creux dans le métal par le burin,l’échoppe ou par la pointe sèche.

TAILLE-DOUCE

Terme générique pour les procédés directs ou indirects de la gravure en creux. Ce terme s'oppose à la taille d'épargne ou gravure en relief.

Sa Légende

”Aux balbutiements du Moyen Âge, un orfèvre termine, sur une lame d'épée, les arabesques décorativescommandées par l'un de ses nobles clients.

Le soir venu, il polit celle-ci au charbon de bois, puis la protège enl'enveloppant dans une étoffe blanche.

La nuit tombe...
Le raminagrobis de la maison saute sur l'établi,
avise cette étole qui fera pour cette nuit le meilleur des nids douillets
et s'y peletonne.

Le lendemain matin, entrant dans son atelier, quelle n'est pas la stupeur de notre artisan, de trouver, reproduit sur le tissu immaculé de la veille, les arabesques de la lame damasquinée.

Sous le poids du chat et la douce chaleur de sa fourrure, les noirs résidus de charbon de bois, restés dans les creux de la gravure, se sont incrustés dans l'étoffe.

La gravure en taille-douce était née,il suffisait de remplacer le charbon de bois par de l'encre, le tissu par du papier, le gros matou par une presse.